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Procès des Déboulonneurs : la publicité invasive, une pollution visuelle

  |   Environnement   |   No comment

Par Maeva Morin

Deux militants anti-publicité du collectif des Déboulonneurs viennent d’être condamnés à 200 euros d’amende pour le barbouillage d’un panneau publicitaire. Je me suis interrogée sur la nécessité de réformer la publicité en France.

 Se tenait mardi 12 juin le dix-huitième procès du collectif des Déboulonneurs, mouvement militant spécialisé dans le barbouillage des panneaux publicitaires. Ce collectif interpelle la société et les politiques sur l’omniprésence de la publicité dans notre environnement. C’est dans le cadre d’une de ces actions que six membres du collectif ont été arrêtés en 2009 sur le boulevard Rochechouart à Paris où ils procédaient à un barbouillage de panneaux. Ces derniers comparaissaient mardi dernier pour « dégradation de biens publics » notamment.

 La publicité, une pollution visuelle ?

 Je comprends les démarches des Déboulonneurs car de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer la pression de la publicité dans nos villes : des panneaux publicitaires qui pullulent, à l’entrée des villes, aux abords des ronds-points, des centres commerciaux, sur les façades des immeubles. Réelle pollution visuelle, la publicité a envahi le paysage français et pèse sur le cadre de vie des citoyens qui dénoncent une politique publique permissive face au lobby de la publicité.

Ainsi, les trois quarts de la population française estimeraient que la pression publicitaire est devenue trop importante. Nathalie Kosciusko-Morizet avait elle aussi dénoncé « l’effet dévastateur sur le paysage de la prolifération des panneaux publicitaires » et Frédéric Mitterrand regrettait quant à lui « les abords de ville dénaturés et bardés d’enseignes et de constructions sans ambition esthétique. »

Conscient de ces enjeux, le gouvernement Fillon avait lancé une vaste concertation nationale sur le futur de l’affichage publicitaire dans le cadre du Grenelle de l’Environnement. C’est en juin 2009 que le sénateur en charge de la mission parlementaire sur le sujet remettait son rapport final – rapport sur la publicité extérieure, les enseignes et les préenseignes – à Chantal Jouanno, alors secrétaire d’État chargée de l’Écologie ainsi qu’à Hubert Falco.

Le sénateur proposait dans son rapport plusieurs mesures : limitation des publicités lumineuses aux heures tardives de la nuit, mise en place « d’espaces de tranquillité » dans un rayon de 100 mètres autour des écoles primaires et maternelles, restriction de la publicité hors agglomération, etc. La consultation publique, qui avait mobilisé 7.000 citoyens et associations en grande majorité favorables à une meilleure protection des paysages, s’est terminée quant à elle en mars 2011. Mais ce n’est que le 31 janvier 2012 que le décret a été publié au Journal officiel.

Le fort lobbying des annonceurs sur l’État

Que s’est-il donc passé entre le grand mouvement réformateur annoncé et le décret, jugé par les associations environnementales, favorables aux publicistes ? Selon le « Canard enchaîné » du 1er juin 2011, ce serait l’afficheur JCDecaux qui a  « littéralement tenu le stylo » du ministère de l’Écologie. En effet, pendant ce long délai de dix mois, le décret a été profondément remanié pour tenir compte des doléances des sociétés d’affichage publicitaire.

Les parties prenantes parlent de « dépeçage du Grenelle de l’affichage ». Ainsi, Paysage de France en conclut que « le Grenelle était censé réduire la place de la publicité : il autorise désormais des publicités gigantesques ! ». En effet, d’après FNE (France Nature Environnement), « les panneaux publicitaires de grand format scellés au sol sont ainsi conservés, tandis que de nouvelles possibilités d’implantation sont offertes aux sociétés d’affichage publicitaire ».

Tel est le cas des bâches publicitaires qui pourront recouvrir intégralement les immeubles, mais aussi les écrans vidéo, source de pollution visuelle, de nuisances lumineuses et de gaspillage énergétique, qui pourront atteindre 50 mètres carrés. De l’aveu même du ministère de l’Écologie, le taux de dispositifs à démonter sera « très faible », tandis que les nouvelles possibilités offertes aux afficheurs leur permettront de réaliser jusqu’à 30% de chiffre d’affaires supplémentaire !

Face à l’échec du débat public, les Déboulonneurs jouent le rôle d’alerte en procédant chaque mois à des « dégradations symboliques » contre des panneaux publicitaires afin de « récupérer l’espace public ». Ces actions non-violentes mais se revendiquant de la désobéissance civile ont le mérite de nous rappeler que la publicité nous est imposée.

La publicité extérieure, une question de constitutionnalité ?

La notion de non-réception est une notion clé dans le combat des Déboulonneurs. En effet, le concept de liberté de réception ou de non-réception se définit par la « liberté de ne pas recevoir les informations commerciales lorsqu’on se promène dans l’espace public ».

La liberté d’expression, quant à elle, est définie à l’article 11 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans le cas déterminé par la loi ». Et si, justement, nous considérions l’envahissement de la publicité dans l’espace public français comme « un abus de cette liberté » ? Car en effet, paradoxe intéressant, alors que la publicité s’adresse aux consommateurs, ceux-ci ne sont jamais consultés sur sa présence dans l’espace public.

Souvent, les publicitaires s’en remettent à la liberté d’expression voire à la liberté artistique pour défendre leur activité. Mais nous tendons à oublier que ces derniers diffusent avant tout un message commercial et, ce, dans un espace public privatisé au profit de leur activité commerciale.

Jean Morange, professeur à l’université Panthéon-Assas et soutien des Déboulonneurs, a par ailleurs démontré que « la liberté de la publicité ne peut guère relever que par extension de la liberté d’expression. Elle n’a nullement pour objectif de transmettre des idées mais plutôt de faire vendre des produits. Elle a donc pour fondement la liberté d’entreprendre ou la liberté de commerce et de l’industrie, des libertés reconnues mais dont la portée est susceptible de limitations dans l’intérêt général. »

D’autant plus que les messages diffusés entrent parfois en parfaite contradiction avec des messages de santé public : n’est-il pas schizophrénique de dénoncer le risque pour la santé d’aliments « trop sucré, trop gras ou trop salé » tout en attisant l’envie du public avec des publicités toujours plus alléchantes ?

Enfin, les conditions esthétiques du cadre de vie affectent ses habitants : d’après l’association internationale Dark Sky, la saturation visuelle peut favoriser le stress et la dépression. La contradiction entre l’intérêt général et la publicité semble évidente. C’est d’ailleurs certainement parce que le lobby publicitaire en a conscience que celui-ci refuse tout débat, depuis 2007, avec des collectifs tels que les Déboulonneurs.

À quand une réforme de la publicité en France ?

La publicité extérieure telle qu’elle est régie actuellement en France semble ne satisfaire que le lobby des publicitaires face à un mécontentement affirmé des citoyens. Aujourd’hui, des élus prennent le parti de limiter la publicité dans leur ville au risque d’être attaqués au tribunal administratif par les publicistes en raison d’une « atteinte excessive à la liberté du commerce et de l’industrie », comme ce fut le cas pour la ville de Vannes.

Les propositions du collectif des Déboulonneurs pourraient être une solution acceptable pour tous les partis. En effet, les Déboulonneurs, qui refusent de se faire étiqueter « antipub », réclament une réduction de la taille de l’affichage publicitaire et proposent le 50×70, c’est-à-dire la taille de l’affichage associatif.

Ils réclament enfin un débat public sur la publicité et déclament vouloir continuer leurs actions en l’absence de celui-ci. Ces derniers affirment toutefois être ouverts au dialogue politique en rappelant, lors la conférence de presse du 12 juin dernier, qu’ils étaient « apolitiques et acceptaient toute récupération politique pourvu que leurs idées soient reprises dans les programmes des politiques. »

C’est certainement cette ouverture au débat mais aussi le mode non-violent de leurs actions, qui joue en leur faveur lors des procès. Le droit pourrait d’ailleurs se révéler être le meilleur allié du collectif puisque l’argument de la liberté de réception avancé par les Déboulonneurs semble en conformité avec les exigences du droit constitutionnel français, comme le soulignait le professeur Morange.

La Cour de cassation ayant dû sursoir à la séance, le procès a été reporté. Dans l’attente de ce dernier, les Déboulonneurs espèrent obtenir, une nouvelle fois, la relaxe comme cela a déjà été le cas en avril 2010. Selon un des six prévenus, « cela serait une reconnaissance de la part de la justice, de la justesse de notre combat » et peut-être l’occasion, enfin, d’un vrai débat public sur la publicité.


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