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Sebastião Salgado : Le « Sel de la Terre » un hommage à la Terre et aux hommes.

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Par Olivia Sinet

Retour sur le film « Le Sel de la Terre » qui porte sur la vie et sur l’œuvre du photographe brésilien Sebastião Salgado. Je découvre un regard, une lumière, un mouvement au cœur des hommes, là où nait l’émotion.

Hier soir, j’ai eu la chance d’être parmi les 60 personnes qui ont été invitées à voir le film « Le Sel de la Terre » en présence du photographe Sebastião Salgado. J’avais vu des images de ce film dans les couloirs du métro. Bien-sûr elles ne m’ont pas laissées indifférente. Mais qui est cet homme ? De quoi parle ce film ? D’où viennent ces photos et ce regard sur la vie ?

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Ce film, est co-réalisé par son fils, Juliano Ribeiro Salgado, qui souffrira longtemps de l’absence de son père. Il veut comprendre ce qu’il fait, comment il vit. Il le suivra alors pendant plus d’un an et demi pour réaliser les images. Avant la projection, Sebastião raconte comment s’est passé le tournage avec son fils « avec tout son matériel vidéo il était lent, il fallait prendre le son, un trépied… En photo on est tout le temps en mouvement, il faut avancer, être sur l’instant. La vidéo c’est complètement différent, c’est lourd. Ça demande de penser à l’avance à ce qu’on veut dire. C’est un travail très difficile. Je regarde les films d’une façon très différente aujourd’hui.» Je souris intérieurement pensant aux difficultés que j’ai, juste pour réaliser une interview !

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La lumière s’éteint dans la salle, le film commence. Sebastião est originaire du Brésil. Ses parents sont des paysans, et ils croient en la réussite universitaire de leur fils. Dans le film, son père affirme « je voulais qu’il soit Avocat ». Finalement, il abandonne le droit après deux années et se tourne vers l’économie. Il commence à travailler à Londres au sein de l’Organisation Internationale du Café. En parallèle il prend quelques clichés, des photos de mariage qui lui permettent de démarrer. Il décide de tout plaquer pour se consacrer uniquement au photo-reportage. Il veut montrer le monde. Il veut voyager. Très rapidement il est repéré par de prestigieuses agences comme Sygma, Gamma et Magnum avec qui il travaille pour ses différents projets.

Sebastião s’inspire des photographies de Lewis Hine, Gene Smith ou encore Walker Evans. On y retrouve la profondeur du noir et blanc, et les regards tourmentés et extatiques de ces hommes qui font notre société. Sa vie de photographe reporter prend forme. Il partira de nombreuses fois à l’étranger. Ses projets lui prennent quasiment dix ans de travail à chaque fois.

La carrière de Salgado commence avec un premier photo-reportage en Amérique Latine, où il explore des communautés d’hommes qui côtoient autant la vie que la mort. Dans ces pays où la mortalité est extrêmement élevée on trouve chez l’épicier des cercueils à côté des fruits et légumes. Sur ce continent qui est pourtant le sien, le photographe découvre un quotidien difficile et totalement en rupture avec sa réalité. Premier choc, premières images bouleversantes.

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En 1986, il part aux côtés de Médecins sans Frontières pour traduire en images le désastre que les famines artificielles infligent à certaines parties du monde. Un livre « Sahel: l’Homme en Détresse » rassemble les clichés. Il explique dans une interview à quel point il se sent proche de ce continent « des millions d’africains ont été arraché de force pour venir au Brésil, nous sommes très proches dans nos traditions, notre manière de penser, notre musique… ». Les photos défilent, les images me troublent, elles sont belles et horribles à la fois. Que penser de ces portraits ?

Le film continue et nous révèle une autre série de clichés très connus, prise au Koweit durant la Guerre du Golf, en 1991 « Saddam Hussein mettait le feu à des puits de pétrole. La fumée était si dense que le soleil ne passait plus. Ma surdité a commencé là, à cause des explosions ». Au milieu de l’enfer des fumées et des hommes qui tentent d’arrêter ce feu, des chevaux, des oiseaux couverts de pétrole tentent, désemparés, de survivre.

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Puis il retourne en Afrique au cœur de la crise du Rwanda. C’est le coup de grâce pour Salgado. Il a vécu les instants les plus durs de sa vie. Des milliers d’hommes au bord des routes, morts, empilés et enterrés par des bulldozers. Il prendra ce cliché d’un père qui dépose le corps de son enfant sur une pile de cadavre, tout en parlant à un ami comme si de rien était « l’homme peut s’adapter à n’importe quelle cruauté, ça fait peu à peu parti de sa vie ».

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Il suit entre 1996 et 1997 des milliers de réfugiés civils hutus, poursuivis par les militaires dans les forêts du Congo « je les ai accompagné dans cette forêt pendant trois jours, certains de ces hommes sont devenus fous ». Tous ont trouvé la mort, isolés dans la forêt et poursuivis par les forces armées. Ces images devaient être vues par le monde entier. Et pourtant en occident les gens n’étaient pas prêt à voir ça. Ils ont rejeté cette réalité. Salgado est choqué, épuisé « à ce moment j’ai perdu tout espoir en l’Homme ».

Une photo peut dire tant. Une seule et unique photo peut remplacer mille mots. Assise devant ces images je brûle intérieurement. Je ne savais pas. Pas comme ça. Je ne savais pas que c’était possible. Je suis naïve. Je suis muette. Que doit-on faire ? Comment peut-on changer ce monde ? Cette haine que l’homme porte en lui comment la transcender ? Le mot inhumain ne convient pas car ce sont des hommes qui commettent ces actes. L’homme est donc capable des plus atroces comportements envers ses semblables, ses enfants, ses femmes…

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Après ces images je comprends mieux, peut-être, cet homme au visage sobre qui ne laisse rien transparaître, hormis, par instant, un léger sourire. Est-ce que son histoire l’a rendu amer ? Est-ce qu’être le témoin de la pire cruauté du monde vous rend plus sombre, plus triste ? Est-ce que de voir le visage de la misère en face peut tuer une partie de vous ? Votre foi en l’Homme, en la vie ? Il est le témoin silencieux des scènes qui se déroulent sous ses yeux. J’ose tout de même cette question – comment peut-on garder son calme dans ces moments d’injustices et de violences extrêmes ? Ce silence et cette sobriété qu’il porte est comme son habit de travail qu’il revêt pour être invisible. Et pourtant tant de choses, tant d’émotions jaillissent en lui « c’était insupportable, j’étais physiquement et psychologiquement épuisé ».

Il rentre au Brésil entouré de sa famille. On découvre dans le film le pays de Sebastião et la ferme de ses parents. Elle est dévastée par la poussière. Là où se dressait autrefois une majestueuse forêt, il ne reste plus qu’un immense désert. Sa femme, Leila, lui propose de replanter les arbres. C’est un travail colossale qui commence. Plus de 2 millions d’arbres vont être replantés et peu à peu la vie revient sur la terre de ses ancêtres. Cette nature généreuse, cette terre qui reprend vie l’aide à guérir et à retrouver foi en l’Homme. C’est là que la force de repartir pour un nouveau projet naît. Ce projet qui porte le nom de « Genèse » est un hymne à la vie, à la nature, à l’humanité. Il part 10 ans autour du globe découvrir les trésors cachés de la terre. Des communautés traditionnelles restées inviolées, des paysages encore intacts et des animaux sauvages par milliers qui s’offrent à nous au travers de ses photos. L’Homme n’a pas encore tout détruit il reste quelques paradis sur Terre.

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En prenant l’exemple de cette forêt qu’ils ont fait renaître au Brésil, les derniers mots du film sont ceux d’un homme confiant en l’avenir de l’humanité « rien ne meurt jamais pour toujours, tout peut se reconstruire … ». C’est une gifle monumentale que je viens de prendre. Un voyage en noir et blanc entre l’ombre et la lumière, entre cette folie et cette splendeur que l’Homme porte en lui.

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Photos © Sebastião Salgado

 

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