Curiozworld | « De doux moments » avec Raymond Depardon
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« De doux moments » avec Raymond Depardon

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Par Maeva Morin

Le photographe, réalisateur, journaliste et scénariste, Raymond Depardon expose au MUCEM à Marseille jusqu’au 2 mars prochain. C’est l’occasion de découvrir ou redécouvrir ce grand artiste. Redécouvrir car cette exposition a la particularité d’exposer des clichés peu connus du photographe mais aussi des clichés récents de la cité phocéenne. Enfin, cette exposition permet d’explorer une autre facette de Depardon : la photographie couleur. Le photographe dit en effet devoir se forcer un peu pour faire de la couleur : « j’appartiens à une génération, celle des années 1970-80 où une grande photo est une photo en noir et blanc. Mais finalement, je me suis rendu compte que la couleur vieillissait mieux. C’est plus tendre, cela me ressemble plus. C’est presque un retour en enfance ».

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L’enfance justement, Depardon est fils de paysans, il prend ses premiers clichés à l’adolescence dans la ferme familiale du Garet. En 1960, à 18 ans, il découvre le désert dont il dit qu’il l’a réveillé. En effet, depuis 50 ans, il n’en finit pas de photographier le désert, les dunes, les vides et les pleins, l’immensité. Il a aussi couvert la guerre d’Algérie et du Vietnam. De reportages en reportages, il part au Chili en 1971 couvrir l’arrivée au pouvoir de Salvador Allende. Il est alors confronté au monde paysan chilien. C’était la première fois qu’il photographiait des paysans hors de la ferme du Garet. Ce constat fit peut être office de premier déclencheur qui allait ramener ce fils de paysan chez lui. C’est en 1986 que le journal Le Pèlerin lui commande un reportage photographique de la ruralité qui disparaît. C’est avec ce monde rural que j’ai découvert Depardon, en regardant sa trilogie documentaire Profils de Paysans.

 

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Petite fille de paysans, nourrie par les histoires de mon père, j’ai été particulièrement marquée par ce documentaire. Je pénétrais dans ce monde paysan lors d’occasionnelles visites à la ferme paternelle. Tout me semblait lointain dans cet environnement où je ne trouvais pas mes repères. Les hommes me semblaient rugueux et les femmes endurcies. Enfant ce monde paysan m’heurtait. Il m’aura fallut grandir pour sentir germer en moi l’enracinement à cette terre paysanne. La trilogie Profils de Paysans a été alors un écho de ce changement personnel faisant remonter à la surface les souvenirs d’enfance. Le cadre d’abord : des fermes simples, dépouillées avec sous la grange le tracteur, acteur central d’un monde paysan modernisé à marche forcée ; la cuisine, lieu de rassemblement. Là encore simple, quelques placards, un poêle, une petite table au centre avec disposée dessus les assiettes creuses pour la soupe du soir, blanches avec un liseré souvent bleu ; les bêtes : vaches, chèvres, volailles mais aussi le chien, compagnon inlassable de labeur ; les vêtements : bleu de travail rapiécé pour les hommes et blouse à fleurs pour les femmes. J’ai aussi retrouvé les longs silences dont Depardon dit dans le premier volet de sa trilogie, l’Approche, « j’ai voulu filmer la parole, le défi consistait à saisir les mots ou plutôt leurs absences ».

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La parole bien sûr. L’économie de mots ou plutôt le choix des mots. On ne parle pas pour ne rien dire. Et puis aussi le patois, si difficile à comprendre pour la citadine de région parisienne. Les échanges se faisaient souvent dans la cuisine, pièce centrale où l’on raconte le quotidien, l’on commente la météo qui conditionne tout, un café qui réchauffe, un verre partagé avec un voisin. J’ai aimé les temps morts dans le film, le réalisateur qui accepte qu’il ne se passe rien de spécial, qui accepte que ses personnages n’aient rien à dire ou ne veulent rien dire.

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Ce profond respect et la bienveillance de Depardon est certainement le plus bel hommage fait à cette petite paysannerie française dont les difficultés quotidiennes ont engendré une désaffection de la campagne : difficultés économiques, départ des jeunes, célibat, etc. L’on entend l’humanité respirer dans ces films et photographies consacrés à ce monde rural à l’abandon. On est ému par la simplicité des lieux et des gens, loin des clichés traditionnellement véhiculés sur les paysans, vulgairement surnommés « les bouseux » et associés aux termes « pittoresque », « terroir » ou « folklore ». Au début de son petit ouvrage Paysans  il raconte : « combien de fois me suis-je bagarré dans la cour de l’école parce qu’on m’avait traité de paysan. Je répondais ‘Vous mangeriez des clous s’il n’y avait pas de paysans’ ». Et moi de réfléchir à cette dualité française qui veut que si la petite paysannerie a longtemps caractérisé la France, elle semble aujourd’hui reléguée au passé et peuplée de gens jugés à tord sans culture.

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Comment enfin ne pas trouver d’échos aux luttes paysannes actuelles à Notre Dame des Landes, le barrage de Sivens ou encore ce paysan lyonnais menacer d’expulsion pour la construction d’un stade, lorsque Depardon dit « J’en voulais à l’Aménagement du territoire qui avait fait tant de mal à mon père en lui prenant de force ses terres si fertiles pour faire passer l’autoroute en plein milieu de ses champs, puis qui avait décrété zone industrielle commerçante le reste de ses terres ». L’amour du père est incontestablement présent dans cette trilogie, vécue comme un retour aux racines du photographe. Depardon a finalement filmé ce monde paysan sans pour autant avoir réussi à filmer son père.

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L’hommage au père donc. D’une certaine manière Depardon m’a permis de rendre hommage au mien, à son histoire. Je lui ai tout simplement offert la trilogie des trois DVD et le livre en grand format qui trône sur la table du salon, attendant d’être feuilleté. Ce fut pour moi, l’occasion de lui montrer pudiquement que j’avais finalement compris et fini par aimer ce monde qui m’était étranger et pourtant fondamentalement le mien. Derrière la rugosité j’ai vu la générosité, l’espièglerie derrière ces visages ridés, et la dignité de ces hommes qui se tiennent droit dans leur attitude quand le corps est courbé par la rudesse des tâches.

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« Le destin a voulu que je suive un chemin fort éloigné de celui de mes ancêtres, et pourtant leurs façons étaient aussi les miennes. Et dans mes voyages, lorsque je vois une colline constellée de moutons ou une équipe d’ouvriers agricoles qui se reposent à l’ombre des noisetiers,
je suis prise d’un désir nostalgique de redevenir celle que je n’ai pas été »
Patti Smith, Glaneurs de Rêves
 

Exposition « un si doux moment » jusqu’au 2 mars : http://www.mucem.org/fr/exposition/2639

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