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J’ai testé le yoga dans l’esprit Durckheim

  |   Spiritualité   |   No comment

Par Maeva Morin

Sur le chemin initiatique avec Durckheim

C’est en commençant une formation à l’Ecole Française de Yoga que j’ai découvert la pratique du yoga dans l’esprit de Durckheim. Dans l’esprit car Durckheim n’a jamais à proprement parlé pratiqué, ni enseigné le yoga. C’est au travers de professeurs de yoga, notamment Renata Farah et Bernard Rerolle venus se former dans son centre à Rütte en Allemagne, que s’est popularisé la pratique en France.

Karlfried Graaf Durckheim est né à Munich en 1896 dans une famille noble allemande. Diplomate, il est envoyé en 1937 au Japon pour étudier les bases spirituelles de l’éducation japonaise. Il y restera pendant près de 10 ans et va découvrir le bouddhisme zen. Initié à l’école du Zen Rinzai où il pratiqua notamment le Kyūdō (tir à l’arc guerrier) avec le maître Kenran Umeji ainsi que le Zazen. De retour en Allemagne en 1947, il s’installe en Foret Noire où il crée à Rütte un centre de thérapie initiatique. C’est au travers d’exercices quotidiens – marche méditative, dessin dirigé, méditation, travail avec l’argile, etc. – qu’il propose de s’ouvrir à la transcendance qui est en en chaque homme et à partir de là se transformer.

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 Le quotidien joue à cet égard un rôle essentiel. Dans la tradition japonaise, chaque situation est la meilleure des occasions pour ressentir l’Être. Il s’agit d’inscrire ses gestes dans l’instant présent, « être là » relié à sa profondeur, aussi bien en faisant la vaisselle qu’en arrosant une fleur. On peut en effet arroser la fleur parce qu’elle en a besoin et penser à autre chose en le faisant ; mais on peut aussi en faire un « geste d’amour », en prenant conscience de la beauté de la fleur par exemple. C’est d’autant plus important que le geste simple, sans cesse répété, transforme la personne qui le fait. Le quotidien peut en effet avoir une puissante résonance de la dimension intérieure, un bon indicateur de notre état intérieur en fonction du regard que nous portons sur notre vie et de l’écoute que nous lui accordons. C’est aussi l’occasion de pratiquer une rupture dans la mécanique des actes et donc de favoriser une prise de conscience. Les exercices méditatifs loin de nous séparer du monde et de la vie active nous invite à profiter du monde comme champ de la transformation intérieure pour l’éveil à la transcendance.

« L’exercice au quotidien,
le quotidien comme exercice ».

C’est donc au travers de gestes simples et quotidiens que l’homme peut connaître une expérience de la transcendance. Cette dernière désigne la percée de l’Être dans des gestes simples ou banals, au cours d’instants privilégiés de la vie. Plus précisément, se sont ces moments de grâce où l’homme serein, retrouve son unité. Si nous y prêtons attention, chacun de nous a déjà vécus des moments où tout semble s’arrêter, où l’on interrompt notre action pour ressentir et vivre pleinement ce qui se passe à cet instant. Cette expérience de l’Être est finalement une première étape qui servirait de déclencheur invitant celui qui l’a vécu à se mettre en chemin car comme le souligne Durckheim « la graine qui engendre le fruit nait certainement de l’expérience mais sa croissance exige un grand effort ».

Et c’est là où l’enseignement de Durckheim rencontre la pratique du yoga, celui-ci pouvant nous aider à nous mettre en chemin. La racine sanskrite de yoga est « yug » qui signifie relier, atteler unir. Le yoga nous permet donc de nous relier, de se mettre en relation avec soi-même puis avec le monde qui nous entoure. Grâce au travail avec la respiration et avec le corps, le yoga permet à notre mental de cesser de s’agiter et donc de se libérer du brouhaha constant que sont les pensées tout en assouplissant et en détendant le corps. Le mental est le corps sont indissociables dans la pratique du yoga tout comme dans l’enseignement de Durckheim car la transformation que cherche la méditation concerne le corps tout autant que l’esprit humain.

« Laisser émerger le corps que l’on est,
à travers le corps que l’on a ».

A cet égard, il différencie le « corps qu’on a » du « corps qu’on est ». Le premier est le corps physique qui recherche l’efficacité et la santé. Le second est l’ensemble des gestes dans lesquels on s ‘exprime et on se réalise, dans lesquels on se présente en tant que quelqu’un. D’une certaine manière c’est le rôle que l’on joue : le timide ou la personne confiante en elle-même, la personne sociale. Dans la pratique du yoga il s’agit de s’exercer avec le corps que l’on a, son poids, les tensions dans telle partie du corps, la flexion que l’on ne parvient pas à faire dans telle posture. C’est accepter les limites de son corps, faire avec ce corps. Je me rappelle de la profonde sérénité ressentie lorsque mon enseignante, Pascale Brun, nous répétait cela chaque jour lors de la pratique matinale « faire avec le corps que l’on a aujourd’hui ». Il s’agit également de pratiquer avec le « corps que l’on est » l’enchainement des postures et les exercices respiratoires étant destinés à permettre une rencontre avec son Être profond.

Il s’agit pour cela d’être juste dans sa posture, avoir à l’esprit que la posture est au service du corps et non pas l’inverse. Durckheim parle « d’accorder l’instrument sur lequel résonne l’être ». C’est d’ailleurs cette profonde bienveillance à l’égard de notre personne et de notre corps qui me touche particulièrement dans ma pratique quotidienne.

 Le yoga pratiqué dans l’esprit de Durkheim accorde une place centrale à l’expérience et au ressentie. Pour cela, les postures sont décomposées et se font dans la lenteur de manière répétée car « dans la lenteur il y a la profondeur ». En début de séance, les participants peuvent être invités à donner un mot ou une couleur caractérisant l’état dans lequel ils sont aujourd’hui. Et en fin de séance, chacun est invité à partager son expérience verbalement. La parole est un puissant vecteur au sens où elle fait écho à celui qui écoute et parce qu’elle permet un partage au sein du groupe enrichi par la pluralité des expériences vécues. Un dimension importante est donnée à la créativité et à l’improvisation : Kinhin (marche méditative dans le Zen), travail de l’argile, marcher avec un bâton en équilibre sur la tête, etc.

Finalement le yoga et l’enseignement de Durkheim se rejoignent parfaitement au sens où le but final est d’opérer un retournement des sens vers le « soi », pratyâhâra et rencontrer ainsi son Etre profond.

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Imaginez pour un instant qu’étant dans la foret vous n’ayez plus de noms pour ce que vos yeux rencontrent, pour ce que vos oreilles entendent, pour ce que sent votre peau. Qu’est ce que vous rencontrez ? Ce n’est pas un « ça » puisque vous n’avez pas de concept à votre disposition, mais vous rencontrez une vie extraordinaire qui vus fait frissonner. Et dans ce frisson, c’est vous-même que vous rencontrez d’une façon extraordinaire. Etant ainsi en vous-même dans un sens très profond et en deçà ou au-delà de tout concept, c’est le divin que vous rencontrez…Chaque méditation est l’effort d’entrer dans cette solitude, ce silence.

Le Centre de l’être, Durckheim

Aller plus loin :

Site du centre Durckheim à Rütte :
http://www.duerckheim-ruette.de/inhalt.php?DOC_INST=34

Ecouter sur France Culture dans les Racines du Ciel :
http://www.franceculture.fr/emission-les-racines-du-ciel-carl-graf-durckheim-avec-jacques-castermane-2012-04-15

Sources :

DELAYE, Alain, Aux sources du yoga, Almora, Paris, 2014
DURCKHEIM, Kaarlfried Graf, Le centre de l’Être, Albin Michel, Paris, 1992
DURCKHEIM, Kaarlfried Graf, L’esprit guide, Albin Michel, Paris, 1985
BRUN, Pascale, « Le toucher intérieur », in Pratyâhârâ, une étape vers l’intériorité, Revue Française de Yoga,  n°42, juillet 2010

Les illustrations sont de Fabienne Verdier : http://fabienneverdier.com/

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